Zézépagnon : qu’est-ce qui fait courir la SIPT et l’AIRP ?

Certaines situations révèlent des intentions que l’on croyait enfouies. L’affaire du Zézépagnon du Pr Alain Tagro Kalou pourrait en être une. Un communiqué a vocation à informer. Celui de la Société ivoirienne de pharmacologie et de thérapeutique (SIPT), daté du 20 octobre 2026, a des airs de règlement de comptes. Sous couvert de pédagogie, le texte laisse affleurer bien autre chose.
Un mois plus tôt, le 14 septembre 2026, l’Autorité ivoirienne de régulation pharmaceutique (AIRP) avait déjà alerté le public sur l’absence d’autorisation de mise sur le marché des produits Zézépagnon, en rappelant les interdictions de fabrication, d’importation, de distribution, de vente et de promotion. Le terrain était déjà balisé. Que vient faire, dès lors, un nouveau communiqué dont la cible n’est pas un vendeur, mais une communication scientifique ? La question se pose de savoir si la SIPT défend la santé publique ou un pré carré : celui d’une pharmacologie qui supporte mal que la pharmacopée africaine frappe à sa porte, données scientifiques en main, fussent-elles préliminaires.
Des résultats présentés au congrès de la SIPT elle-même

Les résultats sur le Zézépagnon n’ont pas été exposés dans un salon de thé ni sur une place publique. Le Dr Richard Sawadogo les a présentés le 14 octobre 2026 à Abidjan, lors du 47ᵉ Congrès annuel de la Société et des journées de pharmacologie et de pharmacovigilance, rencontres portées par la SIPT elle-même. La SIPT a offert la tribune, accueilli le chercheur et laissé les données s’exposer. Une semaine plus tard, elle s’indigne que la presse ait relayé ces travaux. La prudence est légitime. Ouvrir la porte, puis reprocher au public d’être entré, l’est beaucoup moins.
Le procès fait à la presse : un faux procès
Le Dr Sawadogo n’a jamais prétendu avoir guéri qui que ce soit. Il a annoncé la poursuite des travaux, avec une étude de toxicité à doses répétées sur 28 jours et des expériences sur les mécanismes d’action. Plusieurs comptes rendus de presse reprennent l’essentiel de ses résultats avec les réserves d’usage, notamment que ceux-ci ne suffisent pas à établir l’innocuité en cas de consommation prolongée. Si quelques titres ont forcé le trait, il fallait les nommer et les corriger. Le communiqué préfère jeter le soupçon sur toute une profession et sommer les rédactions de « rectifier ». Ce ton de tutelle sied mal à une société savante.
Une mise en garde sans main tendue
Où est la main tendue ? La SIPT réclame des recherches complémentaires, mais ne propose rien : ni partenariat avec l’équipe de recherche, ni protocole commun, ni appel à financement, ni calendrier. La science ne progresse pas à coups de mises en garde. Dans La Sociologie des organisations (Éditions du Seuil, 1985, p. 63), le sociologue Philippe Bernoux écrit : « La science n’avance que lorsque chaque génération de savants s’interroge sur les limites et les ombres des lois établies par la génération précédente. » Autrement dit, au lieu de menacer, l’AIRP et la SIPT gagneraient à apporter leur pierre à la construction d’une médecine made in Côte d’Ivoire, au service de l’humanité.
Pendant ce temps, le Zézépagnon est commercialisé et consommé en Côte d’Ivoire et au-delà de ses frontières, notamment contre le cancer, le diabète et l’insuffisance rénale. Il est déjà dans les foyers, que cela plaise ou non. La réponse responsable consiste à encadrer, évaluer et accompagner la recherche, non à se retrancher derrière une posture défensive.
Deux poids, deux mesures ?

Le Pr Tagro Kalou appelle, selon ses publications, à une collaboration entre son produit et la médecine conventionnelle, pour le bien-être des populations. Pourquoi ne pas s’inspirer du Ghana voisin, où médecine traditionnelle et médecine conventionnelle cohabitent dans un cadre défini ?
Dans le même temps, une multitude de produits présentés comme des compléments alimentaires, venus d’Europe, d’Asie et d’Amérique, inondent le marché ivoirien. Ils s’y vendent à grand renfort de publicité sur les réseaux sociaux, avec la promesse d’une bonne santé pour tous. Leur innocuité interroge pourtant. Où sont l’AIRP et la SIPT face aux problèmes de santé publique que ces produits peuvent créer ? Ces deux structures ont-elles exigé, pour eux aussi, une étude de toxicité à doses répétées ? Aujourd’hui, tout le monde s’érige en vendeur de médicaments de cancer, de diabète et d’insuffisance renale sur le méta. Que font ces structures ? Tant d’empressement contre un produit ivoirien, et tant de discrétion devant l’abondance des produits importés : cette différence de traitement mérite explication.
Ni mépris, ni crédulité : un point de départ
La Côte d’Ivoire mérite mieux que cette alternative stérile entre crédulité et mépris. Des cellules cancéreuses qui réagissent en laboratoire et des souris sans toxicité aiguë ne constituent pas une victoire, mais un point de départ. Bien des molécules anticancéreuses ont commencé ainsi, dans une boîte de culture, avant de devenir des médicaments.
La preuve se construit, elle ne se décrète pas
Rappeler aux malades de ne pas abandonner leurs traitements fait l’unanimité. Étouffer le débat, non. Une société savante se juge à sa capacité à faire progresser la preuve, non à faire taire la question.
Malgré les communiqués menaçants et la mauvaise publicité, le Pr Alain Tagro Kalou a fait procéder à une contre-expertise du Zézépagnon par un groupe de scientifiques rompus en la matière. Plutôt que de lui jeter la pierre, l’Afrique, et la Côte d’Ivoire en particulier, gagnerait à célébrer ce génie qui mérite le prix Nobel de médecine.
Roger Kassé



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